Pourquoi le professeur qui a détecté la tricherie a voulu annuler les examens ?
Après discussions et recoupement de témoignage de plusieurs personnes dont des professeurs, il semblerait que je me sois complètement trompé sur l’affaire … le professeur vertueux était loin de l’être … en fait il est notoirement connu pour être un des plus corrompu du lycée (il faut savoir que la plupart le sont), alors pourquoi vouloir annuler le test à cause de la tricherie ? En fait, comme chaque année, ce sont les professeurs qui vendent aux élèves les sujets de composition, comme disent les guinéens, c’est difficile de leur en vouloir, ils faut bien qu’ils vivent sachant que leur salaire ne dépasse par 150 000 GNF par mois, ce qui fait 25 euros à peu près, pour nourrir toute la famille (sachant que le sac de riz de 50 kg est à ce prix là, et qu’il faut trouver le prix de la sauce [en guinée, le plat principal est généralement le riz avec une sauce (arachide / feuille de manioc / feuille de patate / viande ou poisson pour les nantis) et on peut estimer le prix des condiments pour la sauce à 10 000 GNF par jour actuellement], sûr il peut y avoir d’autre source de revenu, la famille par exemple, ou des activité de cueillette par la femme et les enfants mais bon, c’est pas le grand luxe) Cependant cette année, la femme du professeur vertueux est morte juste avant les examens, ce qui fait qu’il a du se déplacer dans la période avant les examens (je ne suis pas sur que ce soit sa femme, mais ce qui est sur c’est qu’il s’est déplacé pour un décès). Il est revenu juste avant les examens, trop tard pour vendre son sujet d’examen, d’autres l’avait vendu à sa place … ce qu’il a pu constater et confirmer en prenant les tricheurs sur le fait. On comprend sa juste colère, on lui a volé son gagne-pain. Et on comprend encore mieux la colère des étudiants face à la réaction de ce professeur peu vertueux qui a le culos de vouloir leur faire la morale et repasser d’autres examens (pour lesquels bien sur ils devraient repayer si ils veulent les résultats en avance J) Tout est clair maintenant, non ?
Pourquoi aller piller le marché où leurs propres parents vont vendre et acheter ce dont ils ont besoin pour manger ?
Si la colère des étudiants semble plus « légitime », il n’en reste pas moins que leur réaction fut un peu excessive. Qu’est ce qui justifie d’aller piller le marché ? Qui cela pénalise ? Leur parents, leur famille, alors pourquoi ? Qu’est ce que cela leur rapporte ? Pour la plupart pas grand-chose. Certains en ont profité pour faire main basse sur les produits du marché, et ce sont assuré un peu d’argent de poche pour les temps à venir. Peut être que c’est les débordements « classiques » de toute manifestation populaire. Une autre interprétation pourrait être qu’ils voulaient montrer leur mécontentement vers le système en place, mais que craignant de s’attaquer directement à l’Etat (il y a un fort passé et en actuellement de répression sévère de ce type de manifestation) ils ont trouvé cette voie d’expression … Mais en gros, cela reste dans le fond inexpliqué ou plutôt illogique selon moi, mais chacun a sa propre logique, peut être que pour les étudiants cela paraissaient justifié ? J’ai encore des choses à apprendre : soit accepter l’illogisme, soit comprendre leurs raisons.
Mais que font les parents ? Mais que fait la police ?
Un autre mystère à résoudre c’est l’absence de réaction des forces de l’ordre, et l’apparente inaction des parents. La grève c’est déroulée en plusieurs jours, et les parents ont laissé faire leurs enfants en quelque sorte. Cela peut sembler évident en occident, les parents ne peuvent pas contrôler leur enfant, mais en Guinée il me semble que l’autorité du père et des anciens a beaucoup plus de poids qu’en Europe même si la force de la tradition diminue. Je ne vois pas d’explication autre de cette absence de réaction des parents qu’un accord tacite avec eux. Il faut dire que l’argent que les élèves « utilisent » à l’école provient en majorité d’eux et on peut comprendre qu’ils n’apprécient guère cela, donc finalement, on peut trouver une explication. Pour les forces de l’ordre, elles ne bougent que sur ordre du préfet, de plus le mois précédent, un petit accrochage entre civil et militaire c’est soldé par une punition sévère des militaires impliqués, c’est donc normal qu’ils n’aient pas été chaud pour prendre des initiatives. Et je pense que les préfets on comme en France le mot d’ordre « Pas de vagues » à respecter, seul change la signification de la vague. Ici, ce petit épisode n’est pas considéré comme bien grave.
La place de l’éducation dans une société
Tout cela fait réfléchir sur ce que représente l’éducation dans la société guinéenne, surtout si l’on compare avec la place que cela occupe dans notre société. Ce que nous montre cette anecdote c’est que l’éducation, la connaissance n’est que seconde par rapport à l’argent. En fait, c’est la leçon principale que reçoivent les guinéens quand ils vont à l’école. Le « meilleur » moyen de réussir est de tricher. Les professeurs qui sont sensé être des modèles pour les enfants pratiquent la corruption et le détournement quasi systématiquement. Une autre anecdote raconté par un de mes gardiens est que certains professeurs demande aux élèves d’amener un cahier pour les compositions trimestrielles (un cahier par trimestre), ils rassemblent tous les cahiers, prennent les feuilles de quelques cahiers pour les distribuer aux élèves pour la composition, et revendent les autres. Triste modèle dès l’école primaire. Avec une telle éducation, on peut se demander comment sera la guinée de demain ? En effet, le mérite et les compétences pour un poste sont rarement les critères considérés pour choisir quelqu’un, c’est souvent plus les connections, la famille, la position sociale qui sont les critères de choix. Cela a incontestablement certains avantages puisque que cela « fonctionne » et se perpétue encore aujourd’hui. Cela ne tend pas vers l’efficacité maximale, le rendement maximal mais plutôt la sécurité maximale, la maximisation des possibilités de faire appel à des ressources extérieures, ce qui est une bonne stratégie car ce n’est pas l’état , la sécurité sociale, la justice ou les assurances qui s’occuperont d’eux quand ils sont malades, vieux, en faute, démunis … En fait, dans notre société où ces premiers besoins « sécuritaires » sont remplis, on peut se consacrer à des choses comme la connaissance, la justice, le développement du pays … Est qu’il n’y a que ceux qui ont les moyens qui peuvent se payer le luxe d’avoir un idéal et une morale ? … Mais bon je m’écarte du sujet, revenons à l’éducation. Pour conclure là-dessus, je dirai que cette différence de place de l’éducation dans la société guinéenne est un aperçu de la différence des valeurs entre la France d’où je viens et la Guinée. Vous comprenez comme c’est intéressant d’être confronté à un monde si différent du notre. La réalité n’est bien sûr pas aussi tranchée, il y a certaines écoles, certaines personnes qui partagent et tentent d’enseigner les valeurs « occidentales » sur l’éducation, (la situation actuelle est déjà le résultat d’une appropriation du modèle d’éducation français par les guinéens, la notion d’éducation même est occidentale et n’existait pas au départ, il y a bien longtemps en Afrique), les deux systèmes cohabitent.
La non conclusion de l’affaire
La réunion des étudiants avec le préfet c’est bien passée. Qu’est ce que cela veut dire ? Et bien, je n’ai pas encore le fin mot de l’histoire. Ce qui est apparent c’est que la situation est calme et les étudiants ont repris le chemin de l’école dès le mardi 6 juin. Les élèves ne seront pas sanctionnés pour ce qu’ils ont fait, et il semble que l’examen qui a déclenché toute l’affaire soit annulé. Donc tout ce passe comme s’il ne s’était rien passé. Encore une autre leçon de la Guinée aux jeunes guinéens : l’impunité, le grand frère de la corruption, mais on n’abordera ce grand thème aujourd’hui.
Ah, je me disais bien aussi que le professeur ne devait pas être complètement blanc. En fait, j’ai même pensé que ça devait être lui qui avait vendu les réponses aux examens, et que la raison pour laquelle il voulait annuler celui-ci c’était car il avait attrapé un élève avec les solutions sans que ce soit lui qui les ai vendues … Comme quoi je n’étais pas loin.
Sinon, je trouve que cela donne une image vraiment très négative de la vie en Guinée. La corruption est-elle vraiment si présente au sein de la société qu’on l’apprenne dès l’école, et qu’elle devient plus importante que l’éducation fournie par l’école. Mais cela vient peut-être aussi du fait que le système éducatif semble avoir copié le modèle éducatif français qui ne vise pas à fournir des armes aux jeunes pour aborder la société, mais veut leur faire passer un examen pour répondre à une volonté politique — les fameux 80% d’une tranche d’âge avec le baccalauréat.
Par sdefresne le juin 14, 2006
à 8:47